Les guerres « modernes » se gagnent d’abord dans les opinions

La guerre est partout, elle crève les écrans de télévision, gronde dans les radios et ensanglante les journaux. Elle s’introduit dans les emails, et dans les téléphones mobiles… Elle prend le Net d’assaut, envahit la « blogosphère » et se propage dans les forums de discussions. Quelle que soit notre opinion ou notre religion, nous sommes pris en otages, pris à partie, pris à témoin ou encore désignés coupables. On pourrait penser qu’il suffit de tout éteindre pour se déconnecter du conflit… Cela ne sera pas suffisant, la guerre s’est aussi invitée dans la rue, où elle vient crier sa douleur. On peut se demander si ces prises de position, ces opinions, ces émotions que suscite l’horreur de la situation nous appartiennent vraiment ou est-ce ces appels à la paix font partie de la stratégie guerrière moderne ?

Ces dernières décennies, la nature des conflits a subi de profondes mutations. De guerres conventionnelles (guerres symétriques), opposant des forces armées classiques, appartenant à des Etats, on est passé à des « guerres asymétriques », opposant des groupes armés à des nations, dans un rapport du « faible au fort ». Le terrorisme étant un des exemples qui illustrent le mieux cette asymétrie du conflit. Les hostilités entre Israël et le Hezbollah, sur sol libanais, sont quant à elles représentatives d’une mutation de ces guerres asymétriques en des « guerres hors limites ». Par « limites », il faut intégrer tous les types de limites que pourrait avoir l’exercice d’un conflit, qu’elles soient exprimées en termes de limites géographiques, spirituelles, techniques, morales ou économiques. Le théâtre des opérations ne se restreint pas au « champ de bataille », il est polymorphe et omnidirectionnel. Il combine les actions militaires avec les actions menées au niveau économique, juridique, politique, diplomatique, etc. dans les zones de paix. Il s’étend en fonction du potentiel de résultats, à l’intérieur de ses propres lignes, sur les lignes alliées ou jusque derrière les lignes ennemies, au sein des populations. Le seul élément ayant une réelle importance est la finalité, autrement dit la victoire, quels que soient les moyens à mettre en oeuvre pour y arriver. La tactique de la guerre hors limite vise à exploiter les valeurs fondamentales qui régissent nos sociétés, (humanité, société, culture, haine, amour, conscience) tout en les vidant de leur sens pour en conserver uniquement le potentiel stratégique et leur pouvoir d’influence. Le « choix » du Liban comme champ de manoeuvres repose sur la stratégie du conflit par Etat interposé (Proxy War), celle-ci permettant à des puissances tierces de régler leurs différends en évitant ainsi une confrontation directe et les pertes humaines et économiques massives qui en résulteraient. Un des objectifs de la guerre sans limites est aussi d’affaiblir la capacité offensive et défensive d’un pays en le forçant à gérer plusieurs fronts simultanément, donc à diviser ses forces.

Une guerre sans conventions

La tactique du Hezbollah est significative de cette « guerre hors limites » (dont le concept a été développé par les stratèges chinois dans les années nonante, pour faire face à la montée en puissance des Etats-Unis). Si l’on devait faire un parallèle entre les objectifs respectifs des belligérants, on pourrait dire que les Israéliens se battent pour obtenir avant tout des succès militaires sur le terrain afin de sécuriser leurs frontières, et que les pertes civiles en sont les conséquences immédiates, sans pour autant être un objectif. Alors que le Hezbollah se bat avant tout pour obtenir des succès à l’extérieur du champ militaire, mais en se servant des événements survenant sur celui-ci pour intervenir dans les medias des pays occidentaux et arabes, ainsi que sur Internet, les pertes civiles étant utiles à l’acquisition de l’opinion. Pour réaliser cet objectif, le mouvement Chiite a mis en oeuvre une stratégie qui vise à camoufler ses forces au sein des infrastructures et des populations civiles. Ensuite, depuis ces emplacements (civils), il va lancer des attaques contre Tsahal, et tirer des roquettes sur des cibles civiles sur territoire israélien, sachant pertinemment que l’armée israélienne identifiera l’origine des tirs et répondra en bombardant leurs positions – desquelles le Hezbollah se sera déjà retiré pour ouvrir un nouveau 1 front ailleurs. De cette manière, le Hezbollah se sert de la puissance de son adversaire pour son propre avantage, et ce, au détriment des nombreuses victimes civiles sacrifiées sur les champs de la guerre de l’opinion. Cette guerre-là, il semble qu’Israël l’a déjà perdue, et ceci à cause même de sa supériorité militaire, financière et technologique. Cette puissance qui lui assure son existence est à l’origine de sa défaite médiatique. L’accumulation des victimes civiles, les images et la souffrance sans fin des femmes et des enfants libanais ont eu raison de la raison. Il est en effet difficilement envisageable pour quiconque de trouver une légitimité à la souffrance des innocents… Qu’ils finissent martyrs ou non… Néanmoins, il faut être conscient que le basculement de l’opinion – négatif envers Israël – qui s’est produit au fils des jours est le résultat d’une stratégie savamment orchestrée, à laquelle les opinions occidentales ont indirectement participé. …Et ce n’est pas parce que les opinions et les perceptions changent, que les doctrines, les idéologies et les valeurs prônées par les belligérants changent…

Cyber-citoyen ou cyber-soldat ?

Nous sommes devenus, sans le savoir, les nouveaux soldats de ces « guerres sans limites » que se livrent les belligérants sur le terrain de nos perceptions. Le drame libanais a réveillé nos consciences, et l’information reçue au travers des différents médias a forgé nos convictions. La plupart des gens construisent leur système de croyances (au sens sociologique) en fonction de la manière dont ils perçoivent la réalité, mais nul besoin de remonter aux philosophes antiques pour comprendre que cette réalité est, somme toute, assez subjective ; de cette subjectivité se nourrissent les belligérants. Instrumentalisés dans cette guerre de l’information, nous collaborons inconsciemment à la dynamique de ce conflit dont les champs de batailles s’affichent sur nos écrans. Ne serait-ce qu’en signant une pétition on-line ou en faisant suivre un email de soutien ou une présentation PowerPoint. Parfois même, il se peut que notre nom se retrouve dans une liste de distribution, faisant croire à ses destinataires que nous avons « choisi » notre camp… Il est intéressant de noter que le Hezbollah ou ses sympathisants communiquent sur des modes culturels et se servent de symboliques, avec lesquelles ils sont, culturellement et idéologiquement, en totale contradiction.

A l’ère de la guerre du sens

Sur le Net, la bataille fait rage, on ne compte plus les pétitions en faveur d’un cessé le feu ou contre l’intervention israélienne, les vidéos qui dénoncent ou celles qui accusent. Le nombre de billets postés sur des blogs et les commentaires qui les suivent a explosé ces dix derniers jours. Internet est bombardé d’images, même Google Earth a été pris d’assaut, des cartes géographiques téléchargeables sont mises à disposition des internautes sur la toile, elles représentent les zones bombardées par Tsahal ou les emplacements des aéroports civils et militaires israéliens. Le web s’est non seulement fait la caisse de résonance du conflit, mais il est devenu l’espace de stockage, de partage et de diffusion des armes de désinformation massives (quel que soit le camp). On assiste à une guerre du sens, dont les armes sont les mots, et les images. Il est difficile de faire face : Les moteurs de recherches indexent une partie seulement de l’information produite, avec pour conséquences que les résultats qu’ils retourneront aux visiteurs ne seront pas représentatifs de la réalité. Tout un chacun relaie des informations en y appliquant pour tout contrôle le filtre de ses convictions personnelles. Il est aussi quasiment impossible de définir avec précision la date d’un document ou d’un élément graphique, les images d’enfants blessés ou morts étant l’un des axes de communication majeur des personnes en opposition avec l’intervention israélienne (à travers des campagnes d’emails, des présentations animées de type PowerPoint, des blogs ou par le biais de sites de partage d’images et de vidéos). Dès lors, comment savoir si l’image choisie ne provient pas d’un autre conflit, d’un accident ou d’un habile montage (ce qui ne remet pas en cause l’authenticité de l’atrocité d’un certain nombre d’images circulant numériquement) ?

Stratégies militaires et société civile

Cette « cyber-armée » sans commandement ni leader charismatique, dont l’unité se fait sur le message et selon des modes d’organisation spontanés, est représentative d’une autre stratégie 2 inspirée aux militaires par les modes fonctionnement et d’organisation des fourmis et des abeilles : « essaimage » (Swarming) on pourrait en définir le concept par une force attaquant un ennemi de différentes directions et puis se regroupant. Les aspects importants du Swarming étant : mobilité, communication, autonomie d’unité et coordination / synchronisation. Vu sous cet angle, la société de l’information et son mode de mise en réseau représentent un terrain favorable à la mise en relation des individus et des savoirs. Nul besoin de préparer ou d’organiser, c’est la théorie du chaos qui s’applique au modèle, il suffit de déclancher une action pour que celle-ci devient un élément autonome, dont la portée pourra être planétaire. Bien qu’Israël ait conservé sa capacité à intervenir dans la sphère des médias traditionnels, on constate avec étonnement qu’il semble avoir pris un certain retard, sur les axes numériques de la guerre de l’information. Il y a bien eu quelques envois massifs de SMS aux détenteurs libanais de téléphones mobiles, les enjoignant à quitter les régions des bombardements ou essayant de dénigrer le Hezbollah (en plus des largages traditionnels de tracts d’information et de propagande destinés à la population libanaise). Mais, à l’heure actuelle, les mouvements les plus actifs leur sont majoritairement négatifs. Cette guerre psychologique ne se situe pas seulement à la surface du web, mais elle se déroule aussi au niveau de ses infrastructures : fin juin, suite à l’intervention de l’armée israélienne au sud de la bande de GAZA, dans le cadre de l’opération « pluie d’automne ». Un groupe marocain de cyber-activistes (Team Evil) a détourné les pages d’accueil de plus de 750 sites Web israéliens (ce qui n’est pas sans rappeler l’affaire des caricatures de Mahomet où plusieurs milliers de sites Web danois avaient été « défigurés »).

Une chance pour le journalisme de retrouver ses lettres de noblesse ?

Dans un conflit tel que celui-ci, le contexte de la situation, le danger et la valeur stratégique que revêt l’information la rendent beaucoup plus difficile d’accès. Mais ce n’est pas pour cela qu’elle semble occuper moins d’espace dans nos médias. Ce qui est inquiétant, c’est qu’en opposition à l’augmentation du volume, les sources crédibles, elles, semblent se raréfier. Le traitement de l’information est fait dans une urgence, où la concurrence entre les médias prendra parfois le pas sur la recherche de la vérité. Il n’est pas fréquent que les images ou les témoignages affichés sur nos écrans soient documentés (date et heure de la prise, contexte, auteurs). Si on ne possède pas la grille de lecture nécessaire, l’image peut avoir pour effet de transformer un témoignage quelconque en une source crédible. La prise de contrôle des médias par l’économie de marché, et la rentabilité forcée de ceux-ci, a rendu d’autant plus difficile le travail des journalistes – lesquels sont sujets à des contraintes temporelles et organisationnelles.

Le poids des images et la force du témoignage

Le mardi 18 juillet, au soir, lors du « CNN’s Anderson Cooper 360 », Nic Robertson, correspondant à l’international de la chaîne, dévoilait à la face du monde l’horreur des frappes israéliennes sur les immeubles d’un quartier populaire libanais sous contrôle du Hezbollah… Le reporter, ne ménageant pas sa peine, traversait les ruines au pas de course en haletant et en faisant croire aux téléspectateurs à l’imminence d’une nouvelle pluie de bombes. Impression que venaient renforcer les propos de son interlocuteur, Hussein Nabulsi, responsable des relations de presse du Hezbollah : Robertson : « Vous redoutez une nouvelle frappe aérienne à tout moment ? » Nabulsi : « Bien sûr !!! Bien sûr !!! », Robertson : « C’est dangereux ici ? » Nabulsi, de lâcher dans un souffle : « C’est très dangereux !!! C’est l’endroit le plus dangereux…! Au moment le plus dangereux… ! », Et Robertson de surenchérir, d’une voix tremblante : « Et c’est des bâtiments civils… ». Ce type de manipulation médiatique a été mise en lumière quelques jours plus tard par un autre reporter de CNN, Anderson Cooper. Celui-ci a expliqué de quelle manière le Hezbollah imposait certaines prises de vues et en interdisait d’autres, le travail des journalistes étant sous la surveillance constante des membres du groupe religieux. Suite au travail de Cooper, Robertson a reconnu que son reportage avait été orienté par le Hezbollah.

dix dernières années. On est passé de lecteur, à producteur et acteur. L’absorption sociologique 3 de ce changement n’a pas encore eu le temps de se faire. Est encore ancré dans l’inconscient collectif une certaine perception de l’information et du rôle que celle-ci doit ou est supposée remplir. Peu à peu les nouveaux repères, filtres et comportements liés à la production et à l’utilisation de l’information commencent à prendre place au sein de nos sociétés, réduisant, un peu, le fossé entre ceux qui maîtrisent les technologies de l’information et ceux qui consomment celle-ci. Au regard de cet article, on pourrait considérer que les gens font preuve de naïveté à l’encontre des stratégies d’influence qu’on leur applique. Mais il semble que cela soit aussi un signe positif par rapport à un idéal de société ; que ce machiavélisme extrême dont se nourrissent ces stratégies reste hors de la conscience de la majorité des citoyens, et que leur capacité de mobilisation pour défendre des valeurs fondamentales reste intacte. Est-ce que ce ne sont pas, au final, les faiblesses d’une démocratie qui sont à l’origine de sa force ?

Fondateur d’intelligentzia.net et Chargé de cours à l’Ecole de Guerre Economique de Paris, Stéphane Koch, est spécialisé dans les domaines de la communication et de l’influence.

[Ecrit le 31.07.2006] Ce texte a été publié dans le magasine « Presse & Communication » ainsi que dans la Revue Nationale de Défense en France

  1. 10/06/2010 à 13:31 | #1

    C’est une excellente analyse que, deux années plus tard, garde toute son actualité.

    Il y a aussi un paradoxe dans les guerres d’opinion qui passe par le renversement des légitimités.
    Des puissances coloniales qui font la guerre et détiennent des territoires aux quatre coins de la planète d’une manière qu’elles estiment légitime mais les populations locales beaucoup moins, s’emparent du concept de « territoires occupés ».

    L’annexion d’un territoire après une guerre est un fait courant encore aujourd’hui, comme l’Ossétie du Nord prisse sur la Géorgie, le Tibet, le nord de Chypre ou les Malwines, sans parler de l’Alsace et la Lorraine. On peut se demander quelle serait le résultât d’une consultation si l’on demandait aux Alsaciens s’ils veulent rester français ou redevenir allemands…

    En fait le terme de « territoires occupés » est utilisé uniquement pour indiquer la Cisjordanie, passé de l’administration jordanienne à l’administration israélienne après la guerre entre ces deux pays.

    Il y a aussi une guerre des solidarités humanitaires. Personne ne semble s’inquiéter en occident du sort des kurdes, – dont le seul tort est de réclamer une autonomie alors qu’ils sont dans un pays qui recéle des gigantesques gisements pétroliers, – lorsque leurs villages ont été arrosées au napalm et leurs puits d’eau empoisonnées en Turquie et en l’Irak.

    Les élans humanitaires en occident sont le reflet d’enjeux geo-stratégiques. En fait, la population civile se porterait bien en Iran depuis la chute du Shah et l’arrivée d’un pouvoir confesionnel chiite. La représion et le masacre des opposants contestant l’élection truquée d’Ahmadinejad et la torture des étudiants que la police politique iranienne va chercher la nuit dans les résidences de l’université ne seraient pas si dramatiques que la mort des militants « humanitaires » qui s’attaquent, armés de gourdins et de cuteaux, à un detachemet militaire. Du moins nous n’avons pas entendu le Sécretaire Gral de l’ONU, Ba-Ki-Moon, sur la question.

    En fait, ce sont des pouvoirs barbares et dictatoriaux qui dictent les lois humanitaires à l’occident et les sujets d’indignation. Les humanitaires occidentaux, qui sont toujours de gauche, par définition, choissisent leurs victimes et leurs oppresseurs, qui devienent aussitôt leurs innocents et leurs coupables, selon un code déontologique indexée sur le dégré de médiatisation possible de leur action. En effet, aucunne organisation humanitaire n’engrangerait des fonds pour installer des hôpitaux en Tchechenie.

    Reste que le combat qui mênent le pouvoir chiite iranien contre Israel est le même qui menent les combatants islamistes chiites en Afganistan, en Irak, au Liban, en Egypte ou en Pakistan sous des noms divers. Partout ou ce pouvoir s’installe c’est une dictature islamique qui suit, des femmes voilées, la presse muselée, l’opposition masacrée. C’est un combat de forces obscures contre la démocratie et l’ètât de droit, puisque la seule loi applicable est la Shari’a.

    Gaza est un bon exemple de ce qui devient un territoire occupée par les chiites du Hamas lorsqu’ils ont l’opportunité de prendre le pouvoir. L’autoritée palestinienne a été balayée, les policiers fideles à l’autorité palestinienne egorgées et l’on ignore s’il y a une loi qui s’applique dans ce territoire autre que celle dictée par la Hamas. La population est prisse en otage par un pouvoir ilégal qui joue de la provocation et envoie des centaines de roquettes sur la population civile en Israel sans que la communauté internationale s’en offusque. La legitimité a changé de camp. Ce ne sont plus les ètâts de droit qui sont legitimes de défendre leur population civile mais les mouements dirigés par le pouvoir fanatique iranien qui sont legitimés à masacrer des civiles israeliens.

    L’occident devrait prendre garde parce que la création d’une étât islamiste radical adossé à l’étât d’Israel n’amenera pas la paix en Irak ni en Afganistan, ni au Moyen Orient mais sera une etape dans la desestabilisation de tous les état arabes moderés de la région et partant, amenerà le terrorisme aux portes des pays occidentaux plutôt que de reduire la ménace

  1. 18/08/2009 à 23:11 | #1
  2. 19/08/2009 à 18:32 | #2

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